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De laboratorio (1995-2002) 
par Anne Fave et Emmanuel Carquille

On se souvient d’un week-end à Grenoble
On se souvient de l’énergie d’une époque
On se souvient d’une utopie
On se souvient des premières réunions
On se souvient qu’il fallait trouver un nom
On se souvient des réunions au café, après les séances de Scratch, à une dizaine autour d’une table
On se souvient de toutes les questions posées
On se souvient des 50 francs chacun pour le loyer et de l’économie pauvre
On se souvient de l’humidité de la cave
On se souvient du froid et de la poussière
On se souvient des plâtres et peintures
On se souvient des débats animés

Contexte
On se souvient du contexte des années 90, mu par un certain activisme autour du cinéma expérimental : installations,  performances, multi-projections, distribution et programmation dans des lieux divers et variés (102 de Grenoble, Zonmée de Montreuil, EPE et Scratch Projection à Paris, « Images en scène » dans les décombres du Palais de Tokyo, Emmetrop à Bourges, XHX à Marseille, MIRE à Nantes, Elu par cette crapule au Havre, Hiero Colmar et bien sûr la coopérative Light Cone).

Toute cette profusion correspondait à l’énergie d’une époque, faite de regroupements et de croisements.

Grenoble
On se souvient d’un week-end à Grenoble en 1995…
Le labo MTK aura été le premier labo coopératif en France fonctionnant sur le principe du « Do It Yourself », ouvert à tous et permettant de développer soi-même ses propres productions. Ne pouvant faire face à l’afflux des demandes venant de toute l’Europe, les membres de MTK organisent une table ronde dans le jardin du 102 afin d’impulser l’ouverture d’autres labos.
C’est là que des participants, d’origines géographiques différentes, décident de se prendre en charge. Pour Paris, ce sera le début de l’aventure « L’Abominable ».

Utopie/s
On s’en souvient comme d’un mot qui revenait souvent.
Utopie en tant que concrétisation d’une idée que les gens se faisaient de leurs pratiques, avec la nécessité d’une mise en commun, d’une mise en réseau.
Micro structures, coopératives, micro utopies, « Do It Yourself » dans un contexte d’économie pauvre, faite de bricolage, de récupération, de prêts et de coup de mains, de débrouille, sans attente de financements institutionnels. Quelque chose de l’autogestion : une expérience de démocratie directe, dé-hiérarchisation consciente des tâches et des pratiques, mise en commun consentie des moyens de production.
Une forme de résistance aux industries, au marché, aux institutions, aux idéologies de l’époque et aux formes dominantes du cinéma

C’était un collectif, avant même d’être un lieu.

Café
On se souvient des premières réunions.
Un regroupement somme toute hétéroclite de plasticiens, de cinéastes, d’organisateurs, d’éditeurs de revues, de programmateurs indépendants, et d’activistes du cinéma expérimental, la majorité d’entre eux étant un peu tout cela à la fois.
Tout ce réseau se retrouvait le mardi au café face à l’Entrepôt après les programmations Scratch. A dix autour d’une table, on a beaucoup parlé d’outils, de répartition des tâches, de démarches à effectuer, d’autofinancement, et surtout de lieux possibles…

On se souvient aussi de la première grande réunion en appartement, au-dessus de « la Cagnotte de Belleville », au cours de laquelle les statuts ont été élaborés.
Et… On se souvient qu’il a fallu trouver un nom. De tous les noms lancés à la cantonade ou répertoriés sur de sages listes, ce fut le jeu de mots le plus inattendu, le moins flatteur, le plus improbable qui remporta les suffrages : L’ABOMINABLE… Tout un programme !

Mise en place
C’est donc dans une cave à Asnières sur Seine que L’ABOMINABLE a élu domicile.
On se souvient de l’humidité de la cave, du froid et de la poussière.
On se souvient des plâtres et peintures.
On se souvient des 50 francs chacun pour payer le loyer.

On se souvient de la mise en commun du matériel.
On se souvient de « la tireuse de Pip ».
Puis des ventes pour acheter le matériel, par connaissance, par le Moniteur des Ventes.
C’était le début des fermetures des labos industriels, parallèlement au développement des moyens informatiques devenus accessibles au grand public. Le marché numérique créait un abandon des outils plus anciens : les caméras et les projecteurs S8 se trouvaient en abondance, et le matériel 16 devenait abordable et de plus en plus facile à trouver.
Dans un même mouvement, cette nouvelle accessibilité aux outils cinématographiques créait, paradoxalement, un engouement inverse, en réaction à la massification du marché numérique.

Un outil / Des pratiques
On se souvient de l’odeur de la chimie dans le labo humide.
On se souvient des premiers S8 développés dans le noir épais.
Du développement de boucles pour installation.
Du bricolage maison, de la sécheuse de film faite avec une essoreuse à salade, des Super 8 gonflés en 16.
Du travail sur la tireuse optique.
Des tables de montages.
Du tirage de copies.
De l’installation d’un banc-titre.

… Et on se souvient surtout d’Anne-Marie et Nicolas qui passaient leurs journées à réviser, bricoler, graisser, boulonner, déboulonner, mesurer, assembler, tester, fabriquer, visser, organiser…

Puis plus tard, de la création d’outils parfois extrêmement sophistiqués (chantier caméra son, boucleurs), avec l’arrivée de Christophe Goulard,

On se souvient des premiers scintillements de boucles.
On se souvient des premiers multi-écrans.
Et des pratiques qui, progressivement, évoluaient en fonction des outils.
Le labo s’était fixé comme but la prise en charge de toutes les formes de cinématographie et de traitements possibles du support pellicule : développement, virage, colorisation, tirage optique, pour des boucles, des séquences, ou des films entiers.
Les pratiques suivront d’ailleurs une certaine courbe parallèle au développement de l’équipement. Métrages et durées, plus courts dans les premiers temps, et souvent centrés autour de la boucle, iront croissant, ceci étant lié aux possibilités de contenance des spires, des longueurs développables.

Ainsi a émergé la question du rapport des formes à l’outil.
Les travaux étaient souvent muets, induisant un lien particulier au son live par exemple.
On a aussi pu constater une production non négligeable de super 8 dans les premiers temps du labo, les métrages en 16 devenant exponentiels au fil des années.

Autre trait typique de la période « expérimentale » du labo : le grand nombre de productions autour du multi-écran, une tendance au triple écran ou au diptyque, à l’écran dans l’écran (Nicolas Rey, Yves Pélissier, la Destination, Anne-Marie Cornu), et par ailleurs présentant tous les états de la projection, du simple film au multi-écrans, de la boucle au concert cinématographique (Yves Pélissier), à l’installation live, aux types variés de performance, au croisement des genres.

Et puis il y avait toutes ces questions autour de l’outil lui-même : qui peut en être le bénéficiaire ? Les membres qui l’ont créé, tout un chacun ?

On se souvient d’avoir d’emblée eu l’idée d’une « journée d’initiation » aux outils du labo pour les nouveaux adhérents. Ainsi, ils pourraient travailler de façon plus autonome en intégrant quelques principes de base quant à leur utilisation, afin de limiter la casse ou le gaspillage, et surtout de préserver au mieux le bien collectif.
Et par là, d’assurer la transmission.

Formation et permanences
On se souvient de ceux qui s’y collaient, les plus techniciens d’entre nous, ceux qui ne quittaient pas beaucoup le sous-sol, toujours au service des autres au sacrifice souvent de leur propre production.
On se souvient que sans eux il n’y aurait pas eu de labo.
On se souvient de Nicolas, Anne-Marie, Yves et Pip, qui sans relâche, conseillaient, montraient, expliquaient, accueillaient, présentaient, formaient… en plus du travail administratif et de la gestion des plannings.

Ateliers
On se souvient des ateliers
On se souvient du poids des projecteurs 16 et des kilomètres de câbles
On se souvient des « ça pousse » dans le noir du labo quand l’image commençait à poindre
On se souvient des yeux écarquillés face à l’image inversée d’une camera oscura géante
On se souvient des têtes à l’envers et des images clignotantes, du mouvement du vent dans les arbres et des gestes syncopés,
Des petites mains qui coupaient, collaient, coloriaient, assemblaient
On se souvient des enfants qui s’activaient sans relâche pour produire de petits bouts de poèmes filmés, grattés, peints… et de leur étonnement face à ces objets énigmatiques d’un autre temps, requérant des gestes précis.
De l’importance de la lenteur, de l’attente, d’une autre temporalité à l’ère du numérique
Et aussi des expérimentations variées, des manipulations optiques et des machines de vision.
On se souvient des sténopés dans des boîtes à thé
Et de la nécessité d’appréhender un autre vocabulaire et des espaces inédits de projection
On se souvient qu’il fallait prendre le temps.

Débats
On se souvient de réunions.
On se souvient d’avoir beaucoup parlé…..
On se souvient des questions récurrentes et des débats parfois houleux :
Expérimental ou pas
Cinéma de plasticiens ou de cinéastes
Outil ou esthétique
Introduction du numérique ou pas
Subventions ou pas
CNC ou pas

On se souvient aussi des humeurs, des propos virulents, des portes claquées, des dissensions à propos de questions qui nous semblaient fondamentales.
Mais on se souvient aussi des éclats de rire, des jeux de mots, des clins d’œil, de l’ironie, des repas partagés, et du plaisir d’être ensemble…

Autonomie
On se souvient que tout ceci relevait d’une nécessité principale : la recherche d’autonomie.
Du besoin de créer ses propres structures économiques face aux situations de monopole ou à l’hégémonie d’un certain type de cinéma  (scénarisé et narratif) et de trouver parallèlement un moyen de s’affranchir de la position dominante des labos industriels. Un moyen de continuer à  produire des cinématographies « différentes », « alternatives », tout ce cinéma « hors case » et face à une incompétence généralisée des structures administratives et officielles.
Et par là échapper au problème récurrent du cinéma dit « expérimental », sous la double peine, double exclusion : pas pris en compte par les instances des arts plastiques (« c’est du cinéma ») et non agréé par les instances cinématographiques (« cela relève des arts plastiques »), d’où la nécessité absolue de mettre en œuvre nos propres moyens de production et de réalisation. Cette recherche de l’autonomie s’appuyant dès lors sur une recherche de  lieux et d’énergies individuelles, et sur la mise en place d’un outil collectif.

Réseau
On se souvient de la mise en réseaux d’initiatives similaires
On se souvient de L’ébouillanté et du réseau des labos

Cette création du l’Abo s’est accompagnée presque immédiatement de la création d’un réseau plus large, dit de « L’ébouillanté », du nom de la feuille de chou photocopiée qui circulait de labos en labos, avec trucs et astuces, petites annonces et conseils, chaque labo la prenant en charge à tour de rôle.
C’est que parallèlement au développement de la structure L’Abominable, se met en place tout un ensemble de labos en France et à l’étranger (Elu par cette crapule au Havre, Burstscratch à Strasbourg, etc).
Puis de plus en plus de labos naitront à travers l’Europe (Turin, Zurich, Marseille, Zagreb, Athènes, Londres, Berlin…) venant s’ajouter à ceux déjà existants (Rotterdam, et bien sûr MTK à Grenoble).

Rencontre des labos
On se souvient qu’il fallait donner une visibilité à ces initiatives.
On se souvient de la nécessité d’une rencontre des labos.
La première aura lieu à Genève, la seconde à Grenoble (Pellicula et basta !), puis la trosième au cinéma Nova à Bruxelles en 2005.
On se souvient des projections.
On se souvient aussi du nombre important de performances et d’installations.

Et puis… On se souvient du Manifeste.
Dans la foulée de cette histoire des labos, en 2002,
un Manifeste a vu le jour.
On se souvient qu’il avait pour but d’obliger l’incontournable CNC à prendre ses responsabilités statutaires, et de l’obliger à reconnaître l’existence d’une cinématographie ne relevant ni de la fiction scénarisée pure, ni du documentaire stricto sensu.
On se souvient qu’il avait pour but de défendre ce tiers cinéma, ce quart-monde filmique aux formats hybrides, aux formes débridées ou conceptuelles, à la technicité (parfois) chancelante, à la pauvreté hallucinante mais qui cependant traverse l’histoire, grâce à son incroyable modernité, et se réactualise, se renouvelle.
On se souvient que, d’une certaine façon, cette première période du labo s’achèvera avec le Manifeste.

Et puis on se souvient qu’il y aura les Dix ans du Labo.
On se souvient d’un an de projections au Ciné 104 à Pantin.
On se souvient d’un week-end d’installations et performances à Anis Gras, à Arcueil.

Enfin… On se souvient que l’histoire du labo est également une histoire d’allers et venues, de rencontres, une alternance de départs et d’arrivées, entre les membres fondateurs : Anne Marie Cornu et Miquel Mont, Nicolas Rey, Yves Pélissier, Pip Chodorov, Anne Fave et Emmanuel Carquille, Jeff Guess, Denis Chevalier, Laure Sainte-Rose, Nathalie Harran dont certains sont allés vers d’autres horizons, notamment /principalement autour des arts numériques, du montage digital, dans les sphères electronica ou de l’art contemporain, du web art…..

On se souvient que d’autres personnalités arrivaient, munis d’un nouvel enthousiasme, en vagues successives, écrivant de nouveaux chapitres de l’histoire du labo : Dražen Zanchi, Frédérique Devaux, Christophe Goulard, Gérard Clarté puis Martine Rousset, Dominik Lange,  Stefano Canapa, Emmanuel Lefrant, Colas Ricard, Enrico Mandirola, Yoana Urruzola…

On se souvient que c’est une histoire à suivre.

2013